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Manifeste

Appel au rassemblement pour les réparations liées aux systèmes esclavagiste et de l'engagisme, et du continuum colonial.
Manifeste du Mouvement International pour les Réparations Réunion (MIR Réunion).

À l'abolition de l'esclavage, le système déshumanisant a juste changé de maquillage : la structure au fond n'a pas bougé, avec toujours le même système mortifère de prédation sur tout le vivant, ce qui empêche aujourd'hui toute possibilité de développement via la terre. Cette même terre nous a été volée.

C'est pourquoi on va arracher nos réparations, par tous les moyens possibles. Nous ne voulons pas être entraînés dans la chute civilisationnelle du gros bébé qu'est l'empire français, qui n'a jamais voulu suivre la bonne marche de l'humanité, à savoir vivre en paix entre les peuples.

Les réparations sont non négociables

Les esclavagistes créoles se sont partagé toutes les terres à l'abolition. Aujourd'hui, la jeunesse réunionnaise ne peut plus se loger sur sa terre. Le taux de suicide chez les jeunes a explosé : rien n'est fait pour que notre jeunesse rêve un avenir meilleur. Si elle ne se suicide pas, si elle n'a pas hérité de terres à l'abolition, au mieux celle-ci est obligée de quitter l'île.

L'avenir est bouché : bouché par les descendants esclavagistes blancs, bouché par les francs-créoles devenus après l'abolition actionnaires de la banque de la Réunion (rachetée par la suite par la Caisse d'Épargne) qui a rémunéré les esclavagistes, à hauteur de 2% du PIB National, soit l'équivalent aujourd'hui de 27 milliards d'euros. Les francs-créoles, gros propriétaires fonciers, considéraient l'esclavage comme un fait que seul le temps et les causes morales pouvaient améliorer, et l'association politique franc-créole encore puissante, qui s'est démultipliée sous une multitude de regroupements, jugeait dangereuse toute loi portant atteinte à leurs intérêts.

D'ailleurs, le chiffre du milliard n'est pas concevable pour l'esprit humain, tellement celui-ci est gigantesque, au même titre que le fossé qui s'est creusé depuis des siècles entre les colons et les damnés de la terre. Par exemple, si on prend un billet qu'on empile à la verticale (épaisseur 0,1 mm), 1 milliard de billets donnerait une tour de 100 kilomètres de haut. Donc 27 milliards donnerait une tour de 2700 km, soit environ 8100 tours Eiffel, empilées les unes sur les autres. Voilà ce que l'État a donné aux esclavagistes.

Continuons la comparaison pour tenter de mesurer l'ignominie du système : si un euro est représenté par un billet de 0,1 mm tenu debout, 27 milliards d'euros représentent environ 305 fois la hauteur de l'Everest, un peu plus que la distance Paris-Moscou à vol d'oiseau. Ne nous arrêtons pas en si bon chemin de vérité : si un euro représente une seconde, comptée sans jamais s'arrêter, 1 milliard de secondes représenterait 31,7 ans ; 27 milliards de secondes représenteraient 856 ans. Autrement dit, pour finir de compter aujourd'hui, il aurait fallu commencer à égrener un euro par seconde, semé jour et nuit, sans interruption, vers 1170, à peu près à l'époque où débutait la construction de Notre-Dame de Paris (1163). Ce cher bâtiment que l'État et les grands héritiers se sont empressés de réparer lors du dernier incident.

Ces mêmes héritiers francs-créoles, actionnaires banquiers, sont convaincus que leurs ancêtres ont créé Salazie, après avoir bien évidemment éradiqué le royaume marron installé depuis la fin du 17e siècle par Héva et Anchaing. Les premiers colons s'y sont installés vers 1863. L'avenir à la Réunion est aussi bouché par l'État colonial, bouché par les envahisseurs colons qui font exploser les prix de l'immobilier, et se font passer pour des explorateurs, auto-légitimés par la présence d'un ancêtre créole blanc dans leur lignée.

Nous exigeons le droit à la réparation

Nous exigeons le droit à la réparation, le droit au développement par la terre, le droit de rêver sur notre terre, pour enfin nous réconcilier avec ce passé, qui ne passe toujours pas. Car le colon, depuis son premier crime en février 1492 dans les Amériques, a toujours su qu'il fallait jouer la montre, pour dissimuler le crime le plus grave contre l'humanité, grâce à toute sorte de manœuvres fourbes : révisionnisme historique, pillage, viol, agressions, diabolisation des résistants, instrumentalisation du métissage pour noyer le monstre blanc dans les eaux usées du passé, folklorisation et expropriation culturelle, déni identitaire, apologie du colonialisme dans l'espace public, oubli sélectif de l'histoire du marronnage, censure, victimisation et larmes blanches comme armes de défense face aux critiques du système raciste sous toutes ses formes, pour déplacer le débat et le centrer sur sa petite personne fragile, cooptation entre ses pairs pour cadenasser le marché économique, culturel, social, sanitaire, éducatif, judiciaire… bref, la liste est encore longue. Le colon aujourd'hui joue encore et toujours la montre, pour nuancer, assouplir la vérité historique pour servir ses intérêts. D'ailleurs, « adoucissement » est synonyme de civilisation dans le dictionnaire français.

Le génocide par substitution

Nous avons mesuré le génocide silencieux, par substitution, au regard des rafles dans les villages d'Afrique, au regard du taux de survie quant aux voyages dans les cales des négriers, puis le taux de survie dans les plantations : qui n'étaient autres que des camps de concentration, si l'on s'attarde une seconde sur ce taux de survie terriblement bas : 20 à 30 ans pour les esclaves qui ont payé de leur sang, pour que nos jolies cases créoles flambent aujourd'hui la trésorerie des journées du patrimoine.

Aujourd'hui, la jeunesse ne peut plus survivre sur son île, n'ayant plus accès à la terre, n'ayant plus de quoi rêver, au regard du continuum colonial et de la base trypticale de ce même génocide par substitution :

  1. BUMIDOM : on déplace les travailleurs ;
  2. APECA / La Creuse / Îlet à Guillaume : on s'attaque aux enfants ;
  3. Avortements forcés chez les femmes noires : le colon courageux et le gouvernement de la MèrdPatrie s'attaque aux fœtus, en bande organisée.

Aujourd'hui le marché est cadenassé, l'avenir est bouché : le génocide par substitution est toujours en cours. Tout ça simplement car le diable colonial sait plus grande peur est qu'une planète noire se manifeste, au détriment de son destin blême.

Quatre types de réparations à arracher

Nous arracherons les réparations foncières et les réparations psychiques, car contrôler le corps des esclaves n'était pas suffisant, il fallait aussi contrôler son âme jusqu'à la fin de sa vie. Par exemple, beaucoup de contrats d'affranchissement stipulaient que les affranchissements étaient effectifs si l'esclave alertait son maître des conspirations de marronnage, et s'il continuait à prier pour la préservation de l'âme de son maître, même après sa mort, sans quoi son affranchissement lui serait retiré. Le chantage spirituel a détruit des générations entières de kaf, malgaches, malbars.

Nous arracherons les réparations financières et les réparations mémorielles : le colon sait depuis toujours que celui qui contrôle le passé contrôle le présent, et celui qui contrôle le présent contrôle l'avenir. Ce n'est pas un hasard si la mémoire de l'esclavage est encore écrasée sous la chape de plomb du missionnaire modéré blanc bien-pensant, qui juge l'incandescence des jeunes résistants trop indécente, et qui délimite en sommation les contours de l'expression. La Déclaration des droits de l'homme blanc stipulait que la liberté d'expression était un droit fondamental, mais le « petit colon » délimite ce qui est acceptable, et ce qui est jugé comme de l'incitation à la haine.

« Le plus grand rempart à la libération du peuple noir, ce n'est pas le blanc suprémaciste extrémiste, mais bien le modéré, la figure intermédiaire, qui préfère l'absence de tension, une paix négative, plutôt qu'une paix positive avec la justice. » — Martin Luther King

Nous ne faisons plus de nuance dans ce système de prédation qui joue la montre. Le petit colon comme le grand colon doivent se regarder en face, prendre leur responsabilité et réparer l'héritage injustement gagné, pour arriver à plus de paix dans la société. Tout ce qui ne s'exprime pas, s'imprime : alors nous continuerons de crier fort dehors tout ce qui fait mal à l'intérieur. Sa mèm lo maloya ! Nou fouy dan nout trip pou dékonstip nout rogar !

Nous arracherons les réparations symboliques : en installant des panneaux historiques dans tout l'espace public, pour rappeler l'épopée du marronnage, et pour rappeler les saloperies des crimes contre l'humanité des missionnaires.

L'excuse systématique du commandeur mettant en avant le métissage ne tient plus : non, tout le monde n'a pas reçu la même quantité de terre ; non, tout le monde n'a pas été indemnisé à l'abolition. La méritocratie créole n'a jamais été crédible. L'instrumentalisation du métissage pour effacer les rapports de domination doit cesser. L'amour du maître, ou du commandeur envers son esclave, ne l'excuse pas du viol. Le métissage ne doit pas être utilisé comme un bouclier aux réparations, au même titre que l'amour n'a jamais été une garantie contre le sexisme. Le crime le plus grave contre l'humanité est imprescriptible. On va en faire toute une histoire, le temps qu'il faudra, tant que nous n'obtiendrons pas satisfaction totale.

Nous avons tous un monstre en nous

La propagande du vivre-ensemble ne sert que les intérêts des blancs au pouvoir. Les descendants kaf, malgaches, malbars, dont les ancêtres ont fait en sorte que cette terre soit riche, n'ont pas accès à cette source de développement humain, spirituel, culturel. Ils peuvent espérer au mieux être locataires, pour toujours creuser le fossé économique entre les damnés de la terre et les héritiers. Nous ne sommes pas là pour juger, nous mesurons le système de prédation : la grille de lecture ne doit plus être simplement moralisante. Ce système de prédation a créé des monstres ; nous sommes là pour réparer, et prendre nos responsabilités individuelles et collectives.

Non, le colon n'est pas quelqu'un qui défriche la terre, avec une mission humaniste, un projet entrepreneurial bien ficelé. Le colon est un monstre irresponsable, capricieux, lâche, aveugle, bavard et sourd quant à sa position dans la société. La bête immonde, qu'il soit agresseur sexuel, patriarche, patron, homme, ou petit colon, est une personne lambda, qui joue les règles du système de prédation sans l'avoir mesuré. Le maître esclavagiste franc-créole était un amoureux de la langue, un poète vibrant sur le rythme de la nature ; quelqu'un en somme très sympathique, qui appliquait la loi. Nous avons tous un monstre en nous, étant nés dans ce système morbide, étant donné que le colon a tout fait pour lier notre histoire avec la sienne, remplie de crimes.

Aujourd'hui la bête immonde se matérialise encore et toujours dans le missionnaire, convaincu de sa légitimité dans l'écologie, l'éducation, la santé, le judiciaire, pour discipliner, sauver le peuple noir encore trop sauvage. Oui, nous avons tous un monstre en nous, étant nés dans une société patriarcale, capitaliste, coloniale — le triptyque du système de prédation détruisant l'humanité à petit feu. Mais la différence ici est que certains cultivent la matérialisation monstrueuse de ce système en eux, d'autres se désempoisonnent un peu tous les jours, pour arriver à vivre leur pleine humanité, humblement, en paix avec les siens. Nous avons la responsabilité individuelle et collective de tuer ce monstre en nous.

Dernière sommation

Nous sommes les empêcheurs de tourner en rond des ignobles colons. Nous arracherons nos réparations, que le colon le veuille ou non. Nous sommes un peuple pacifique, nous ne souhaitons pas la mort du colon, mais si celui-ci fait encore obstacle à notre droit aux réparations, nous serons obligés d'utiliser d'autres moyens, pour arracher notre droit au développement humain. Nous avons aussi conscience que la MèrdPatrie, mère de toutes les violences, est par essence agressive, et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence. Alors ceci est une dernière sommation, pour les réparations.

Les réparations, pour empêcher de tourner en rond, pour une vraie responsabilisation individuelle et collective, pour enfin une vraie réconciliation avec le passé et le présent, une réelle émancipation des descendants africains. Que leur destinée cesse d'être instrumentalisée pour espérer au mieux s'enjailler sur la scène, et remplir en même temps les bourses d'un producteur blanc, toujours là pour modérer la parole du colonisé, pour ne pas trop heurter les oreilles occidentales. Que notre destinée cesse d'être instrumentalisée pour espérer au mieux s'enjailler sur un terrain de sport, et ramener la coupe à la maison, la maison du maître, soyons clairs.

L'heure des réparations a sonné. L'État et les descendants esclavagistes doivent reconnaître leur entière responsabilité.

Notre plan pour les réparations en 13 points

  1. Arracher les réparations : exiger la rémunération du travail des esclaves durant toute la période de la traite et de l'esclavage.
  2. Exiger le dédommagement des violences inhumaines infligées aux esclaves, et des crimes commis contre les marrons : nous avons la liste des chasseurs de noirs, telles que Robert, Pitou, Baillif, Rivière, Lauret, Cadet, Hoarau, Boyer… Non, il n'y avait pas que Mussard, Bronchard ou Guichard parmi les chasseurs de noirs.
  3. Exiger le dédommagement des violences inhumaines infligées aux kafrines et malbaraises à la clinique Saint-Benoît. Dédommagement des enfants de l'APECA (Association pour la Protection de l'Enfance Coupable et Abandonnée). Dédommagement du BUMIDOM, de La Creuse, de l'Îlet à Guillaume.
  4. Exiger le remboursement des primes versées aux chasseurs de noirs.
  5. Reconnaître avec précision les indemnisations versées à l'ensemble des propriétaires créoles à l'abolition, puis les reverser aux descendants d'esclaves et aux associations qui œuvrent pour la réparation de la communauté.
  6. Exiger le remboursement des profits colossaux générés par les grands groupes industriels nés du système esclavagiste/colonial : ex. Groupe Hayot Bernar (GHB), De Châteauvieux, Isautier, TEREOS, Chatel…
  7. Redistribuer aux kaf, qui ont fait en sorte que ces terres soient riches, les terres accordées aux propriétaires d'esclaves durant l'esclavage et à l'abolition.
  8. Sensibiliser à l'histoire du marronnage afin que le peuple reprenne confiance en sa capacité de résistance et son ingéniosité héritée des guerriers et guerrières marronnes ; mais surtout, que le peuple ait une claire conscience de sa créance vis-à-vis de l'État.
  9. Créer des lieux de mémoire dans l'espace public valorisant le marronnage : statues de rois et reines marrons, mémorial.
  10. Remplacer certains noms de rues et boulevards portant les noms de grands colons criminels, par des rois et reines marrons.
  11. Compléter les panneaux explicatifs de statues de grands colons par les crimes commis par ces derniers : à commencer par le chemin bann colon à l'Étang-Salé, à côté de l'avenue Michel Debré.
  12. Établir des droits d'auteur sur les groupes de maloya créés par des blancs qui bénéficient de l'expropriation culturelle. Ces droits d'auteur pourront être reversés aux associations réunionnaises promouvant la culture créole.
  13. Réparer les victimes de l'Îlet à Guillaume.